mercredi 19 mars 2014

Keith Haring et Wei Ligang – peut-on comparer ?

Les deux peintures les plus chères et les plus visibles de l’exposition solo de Wei Ligang, organisée par le galeriste Michael Goedhuis chez Mallett dans le cadre de la Semaine de l’Asie à New York (www.asiaweekny.com), ont provoqué quelques réactions de visiteurs que les experts qualifieraient sans doute de « hâtives » : « Oh, that looks like Keith Haring ! ».

La comparaison avec un maître qui a eu son succès dans les années 1980-90 peut en outre paraître démodée dans le monde très mouvant de l’art contemporain. Aussi n’ai-je pas osé demander à Wei Ligang si ces remarques – qu’elles soient issues de la bouche de touristes ou de clients avisés – l’ont flatté, ou au contraire irrité. Car au-delà de ces deux peintures, aucune comparaison possible entre Ligang et Haring. Vraiment ? La question a intrigué l’enfant des années 1980 que je suis.


Keith Haring
Wei Ligang

La démocratisation du mot

D’un point de vue esthétique, la comparaison entre les deux tableaux représentés ci-dessus peut paraître évidente : ils partagent le trait noir, large et rond, qui dessine des formes dynamiques sur un fond doré ou jaune. Haring et Ligang se distinguent pourtant dans la matérialisation du trait noir: le premier utilise le spray, le second l’encre. La comparaison s’arrête-t-elle ici ? Pas encore.

Les sources d’inspiration des deux artistes sont plus proches qu’elles ne paraissent : entre le graffiti chez l’un et la calligraphie chez l’autre, il n’y a qu’un pas…ou plutôt, il n’y a qu’un mot. Le graffiti et la calligraphie ont en effet en commun la mise en valeur du mot écrit. Certains répondront que le « gribouillage » de mots ou de dessins au spray n’est qu’un phénomène récent, très éloigné de la tradition calligraphique en Chine qui remonte à plus de 3700 ans et a constitué un pilier de la dynastie Han et de toute la civilisation chinoise. Le graffiti est l’art de la rue, tandis que la pratique de la calligraphie était longtemps réservée à une élite composée d’empereurs, de lettrés, de moines... Mais les chemins de leur évolution historique se croisent : le graffiti trouve ses origines dans les peintures et écritures murales de l’Égypte ancienne et de l’Antiquité gréco-romaine, alors que la calligraphie se modernise et devient populaire en s’exprimant à travers les nouveaux médias, le cinéma, la publicité…Le graffiti et la calligraphie se partagent donc le passé et le présent. 

Wei Ligang, Stop the Horse and Listen, 2010
(c) Michael Goedhuis Gallery
C’est ce lien entre passé et présent, tradition et modernité, que Wei Ligang entretient dans ses autres œuvres, en détournant le sens initial de certains caractères chinois, et créant ainsi une forme de néo-calligraphisme purement esthétique et visuel, accessible à tous, y compris aux illettrés ou à l’Occident. Tout le monde peut lire son art. Wei Ligang démocratise ainsi la calligraphie comme Keith Haring cherchait à démocratiser l’art, en  réalisant ses œuvres dans la rue ou le métro. Dans l’esprit du Pop Art, Keith Haring a aussi intégré dans son travail des images et mots issus de la culture de masse, pour les subvertir de leur sens originel et transmettre un message. En ce sens, Ligang et Haring sont donc deux artistes subversifs, qui détournent respectivement les symboles de l’iconographie élitiste et populaire.

Du Bronx aux Palaces

Deux principales différences éloignent pourtant le peintre américain du peintre chinois.

Premièrement, Keith Haring était un artiste engagé, qui utilisait souvent l’art au service d’un message politique ou social. Le capitalisme, le racisme, l’apartheid, l’homophobie, la violence, le sida et la mort sont autant de thèmes qui le mobilisaient et que l’on retrouve dans son œuvre. C’est en partie pour démultiplier l’impact de ses messages que Haring a aussi opté pour des espaces d’expression publics tels que la rue ou le métro, dans des dizaines de villes du monde entier.

Wei Ligang en revanche, à l’inverse de ses contemporains Li Jin, Qiu Jie et Lu Hao également représentés par la galerie Michael Goedhuis, et dont l’art porte clairement un message politique ou social, ne semble paradoxalement pas chercher à « dire » quelque chose, malgré l’utilisation de la calligraphie. Ligang tend à évoquer, à faire rêver, en sollicitant la créativité et l’imaginaire individuels, conformément à la tradition calligraphique durant la dynastie Han, où l’esthétique n’était que le cheminement vers une vérité, une vie intérieures. Ligang n’impose rien, il laisse le choix. Son art est le reflet de son caractère apparent, modéré et discret.

Un peu paradoxalement, l’Américain est donc ici le peintre du collectif, du social, de la foule, tandis que le Chinois est celui de l’individu, du privé, de l’intimité.

Deuxièmement, la démocratisation – « commercialisation » diraient ses détracteurs – des œuvres de Haring à travers ses Pop Shops avait aussi une fonction sociale – ou commerciale –  immédiate : vendre l’art à un prix abordable. Pour Haring, l’art devait être accessible aux classes défavorisées, y compris aux « enfants du Bronx ».

On ne peut pas en dire autant des œuvres de Wei Ligang, dont les plus abordables s’élèvent à 30.000 $, en allant jusqu’à plus de 200.000 $. L’exposition n’a en outre pas lieu dans le métro : Mallett est l’une des plus anciennes maisons de vente d’antiquités dans le monde, et située à New Nork dans une demeure de plusieurs étages sur Madison Avenue. Pour visiter l’exposition, comme pour la plupart des galeries d’art du quartier, il faut d’abord appuyer sur une sonnette et se faire accepter. Et ne rentre pas qui veut. Pas certain que les enfants du Bronx seraient accueillis comme dans un Pop Shop. Mais heureusement que Wei Ligang véhicule par son sourire charismatique et sa modestie un message de simplicité et d’accessibilité qui compense le luxe intimidant du cadre…et des peintures.

Exposition de Wei Ligang chez Mallett, New York

Car intimidantes, elles le sont, les peintures de Wei Ligang. Par leur taille, leur l’éclat, leur signification. « Chinese palaces » : le nom de l’exposition – choisi non par l’artiste, mais par le marchand d’arts Michael Goedhuis – donne le ton. Ce choix de nom peut surprendre quand on sait que, précisément, le tableau « Palais chinois » n’est pas exposé. Ce nom de l’exposition reste néanmoins pertinent. Il rend compte d’une atmosphère de luxe retenu et d’extrême délicatesse auxquelles font allusion les tableaux. Les perles, la soie, les brocarts et les jardins remplis de fleurs sont représentés par l’artiste dans un univers semi-abstrait. L’omniprésence de la couleur or et ses reflets scintillants discrets traduisent la nostalgie d’une splendeur impériale. Enfin, la représentation abstraite de deux animaux symboliques, le paon et le dragon, apparaît comme le souvenir vivant mais trouble de la beauté et de la puissance d’une dynastie jamais oubliée.

Vies croisées à New York

Ainsi, Wei Ligang honore la tradition, en l’exprimant avec un langage moderne.

En ce sens, le lieu de l’exposition – une splendide maison d’antiquités au cœur de New York, tentacule de l’art moderne et contemporain et berceau du Street Art – se justifie.

Il n’est donc peut-être pas anodin que la première œuvre vendue de l’artiste durant cette exposition fut une peinture non seulement marquée par le calligraphisme détourné et abstrait propre à Ligang, mais aussi apparemment influencée par Jean-Michel Basquiat, autre artiste américain connu pour son Street Art et ses graffitis. Il suffit d’observer le dessin du trait, l’intensité des couleurs et la nervosité du geste dans les deux tableaux. Sans entamer un nouvel article sur la comparaison possible entre Basquiat et Ligang, je me contenterai de rappeler que Basquiat aimait utiliser dans ses tableaux des commentaires sociaux « comme un tremplin vers une vérité approfondie de l’individu ». Basquiat aurait peut-être pu faire le lien entre le peintre social qu’était Haring et la peinture intimiste de Ligang.

Wei Ligang, Flower Banquet
(c) Michael Goedhuis Gallery
Né en 1964 dans la ville de Datong, dans la province de Shanxi, en Chine, Wei Ligang n’est qu’à peine quelques années plus jeune que l’auraient été les deux maîtres américains, qu’il aurait pu rencontrer lors de ce troisième séjour à New York, si la drogue et le sida ne les avaient pas emportés.

Basquiat


www.vanessadagema.com




Exposition "Chinese Palaces" de Wei Ligang
du 15 au 22 mars 2014
chez Mallett, 929 Madison Ave, New York, NY 10021
(001) (212) 249-8783






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